August 23, 2008
Faisons parler les morts !

Un car de supporters sort de la route, il en meurt deux. Fait divers relativement banal, surtout un jour où quatre jeunes cons se plantent après avoir brûlé un feu rouge. Certains suggèrent d'annuler le match pour lequel les supporters étaient en route.
Annuler un match de foot ? Ai-je bien lu ? Tout ça parce que deux pauvres types sont morts ? Mais ça va pas, non ? On a bien joué après que des dizaines de pauvres types soient morts écrasés au Heysel, alors on va pas se priver de 90 minutes de plaisir en mémoire de deux crétins qui n'avaient qu'à s'asseoir ailleurs dans le bus.
Seulement voilà, on n'est pas des bêtes, on n'est pas des salauds. On ne joue pas parce qu'on a trop envie de jouer et qu'on est incapable de se priver d'un plaisir. Non : on joue parce que les deux morts auraient voulu qu'on joue. La preuve : c'est même la toute fraîche veuve de l'un d'eux (si j'ai bien compris) qui a donné le coup d'envoi, avec son marmaille dans les bras. Peut-être même que, juste avant de mourir, l'une des victimes a eu le temps de murmurer, comme dans les films, en gros plan : "Faites-moi plaisir, les mecs, jouez le match… Et surtout gagnez-le !" Et là-dessus, il est mort. Sa dernière volonté a été respectée. Si ça se trouve, Marseille a peut-être même gagné le match. Je crois bien qu'ils l'ont gagné, oui. Le malheureux doit être comblé, là où il est.
Comme l'a dit un des responsables, le match a été joué en leur honneur. C'est rassurant pour tous les supporters qui se déplacent chaque week-end. Qu'ils vivent ou qu'ils meurent, le match aura lieu.
Moi, ce n'est pas ça qui me choque, que le match ait lieu quoi qu'il arrive. Tant qu'à avoir fait la route, autant jouer. Non, ce qui me choque, c'est l'absence de franchise et de courage de ceux qui veulent que le match ait lieu à tout prix. Alors ils font parler les morts. Comme ces gens qui viennent de perdre un proche alors qu'ils se préparaient à partir en vacances ou à une fête et qui disent : "Il aurait aimé qu'on y aille…" Ben voyons ! Moi, j'ai longtemps redouté, chaque fois que j'envisageais un plaisir quelconque, que ma mère choisisse ce moment pour mourir, m'obligeant à y renoncer pour me rendre aux obsèques. Parfois, je savais que je n'y serais pas allé si cela s'était produit, tant mon désir était grand, invincible. Mais moi, je suis un mauvais fils. Un salaud. Je ne fais pas parler les morts. Je les laisse là où ils sont, dans les limbes, en route vers je ne sais où - et je me donne tout à mon plaisir.
Classé sous Blog de Jean-Paul Tapie par Jean-Paul Tapie
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